Alain Bavelier

Équipier, fin navigateur, Alain Bavelier a finalement «débarqué» le 14 octobre 2019.

« Il n’hésitait jamais à provoquer son entourage. Adroit et parfois filou dans ses positionnements il aimait jouer du contre-pied. Celui-là même qui vous déstabilise et vous permet, que vous en soyez l’auteur ou la victime, de trouver de « nouveaux territoires ». De nouveaux points de vue, fussent-t-ils dans les airs pour un instant puis brutalement revenus sur le sol ! Avec un regard aimable et propice à différencier sans contredire nécessairement. Ému par la diversité des sentiments Humains (avec un H aspiré !).
 

Amateur éclairé de peinture, je me souviens de son retour d’une carte de voeux qui montrait un tout petit tableau saisi avec mon téléphone portable à l’occasion d’une visite au Palais de Offices de Florence. Quelques jours seulement après l’avoir reçu, il en avait trouvé l’époque, le lieu de conservation, le nom de l’auteur et les détails qu’il représentait.
Alain était comme ça. Rarement rassasié de tenter de saisir chaque instant.»

 

En hommage à Alain, Christian Merle propose de relire un article paru en 1992 dans lequel il évoque sa pratique de l'existence.

 

THÉORIE PSYCHOLOGIQUE ET EXPÉRIENCE DE LA VIE

Alain BAVELIER

Chacun sent qu'il a acquis au cours des années une certaine expérience, mais il serait souvent en peine de préciser en quoi elle consiste. Il voudrait pouvoir se référer à l'expérience scientifique, qui part d'une hypothèse clairement établie et arrive à une conclusion certaine. Mais l'expérimentation de la vie est d'une autre nature : elle part en général de jugements implicites, de « préjugés » hérités du milieu et tenus de prime abord pour « normaux ». Elle conduit rarement à des réponses certaines faute de réunir les conditions qui, dans le domaine scientifique, rendent possible l'expérience cruciale : le vase clos, qui limite le nombre des facteurs, et la répétabilité, qui permet d'observer à loisir les réactions entraînées par leur variation. Loin de se dérouler en vase clos, les expériences de la vie mettent en jeu des éléments innombrables, plus ou moins difficiles à identifier et en constante interaction. Elles se prêtent mal à la répétition, du moins en ce qui concerne les choix fondamentaux qui ne permettent pas les « deux expériences »; le problème est bien connu des historiens, et chacun le retrouve dans sa vie personnelle : que serions nous devenus si nous avions choisi un autre métier, un autre conjoint, un autre style de vie ? Aurions-nous mieux ou moins bien vécu ? De là à penser que l'expérience ne fait qu'exprimer, voire justifier, un point de vue strictement personnel et limité, il n'y a qu'un pas.

Et pourtant il n'est pas abusif de parler d'expérience dans ce domaine vital. Malgré tous les flottements et toutes les variations individuelles, un consensus traverse les siècles pour affirmer la possibilité qu'a l'être humain de tirer la leçon des événements de son existence : une leçon positive qui lui permet de mieux comprendre ce qu'est la vie et de mieux la vivre.

L'expérience ainsi conçue pourrait se définir comme un apprentissage de la réalité, auquel la connaissance psychologique des motifs est susceptible d'apporter une aide importante.

L'expérience, apprentissage de la réalité.

L'enfant qui vient au monde aspire biologiquement à trouver un milieu protecteur qui favorise son développement. S'il a effectivement la chance de recevoir un minimum de soins et d'affection, il va commencer sa vie en petit roi ; il est au centre de l'attention : le nombril du monde ; du monde où il vit, s'entend, c'est-à-dire son entourage immédiat, en premier lieu sa mère. Ses sourires et ses pleurs lui font obtenir tôt ou tard ce qu'il réclame, biberon ou couches propres. S'il est vrai que les premières années ont une durée subjective très supérieure aux suivantes, c'est une empreinte ineffaçable que laissera cette période où l'individu pouvait légitimement se croire d'une importance centrale. Si, au contraire, ce milieu favorable lui fait défaut, son aspiration risquera de se changer en angoisse revendicatrice ou plaintive et elle le poursuivra sous forme de regret sa vie durant. En retour, l'enfant se laisse toujours plus ou moins imprégner par les opinions du milieu ambiant, qu'il s'y soumette ou qu'il se révolte contre elles. Dans la mesure où il trouve un minimum de satisfactions, il repose dans une relative quiétude matérielle et morale à l'intérieur de ce cercle primordial.

La vie l'obligera à en sortir. L'enfant découvrira les limites de son savoir et de son pouvoir. Les contacts avec d'autres milieux confronteront ses certitudes initiales à des opinions qui les contrediront et à des événements qui les démentiront. Ces expériences le rendront sensible à la relativité des jugements de valeur. Il découvrira également que le monde, loin d'être à sa disposition, dispose souvent de lui ; que toute vie s'inscrit dans un déroulement temporel, dont la mort d'un proche lui fera sentir un jour la réalité inexorable et le conduira à s'interroger sur le sens de la vie. Prenant la mesure de son savoir et de son pouvoir, il deviendra plus modeste. Découvrant la limite de tout pouvoir et de tout savoir, il deviendra plus tolérant : il cessera de considérer la satisfaction absolue comme un dû ; il commencera à accepter la réalité.

Mais l'acceptation de la réalité n'est pas une résignation. Reconnaître ses limites, c'est aussi reconnaître les capacités qu'elles renferment. Si l'enfant est parfois effrayé par le monde, il est en même temps attiré par lui : il aspire biologiquement à développer ses forces pour y prendre sa place. La maturation n’est pas seulement la perte des illusions : elle est aussi la découverte des valeurs, c'est-à-dire des véritables promesses de satisfaction : en premier lieu de la patience, qualité fondamentale qui inclut aussi bien la lucidité que le courage et s'oppose diamétralement à la précipitation de l'imagination déréglée et à son impuissance. La patience permet de connaître la réalité et d'en surmonter relativement les obstacles quotidiens, procurant à la fois la satisfaction des besoins extérieurs et une confiance saine dans ses propres forces. L'homme vraiment adulte devrait être à la fois modeste et fier.

Cette meilleure perception de la réalité permet aussi de saisir celle-ci dans toute sa dimension. La réalité ne se limite pas à l'environnement immédiat (ni le réalisme aux préoccupations accidentelles); elle se déploie en cercles concentriques de plus en plus larges, du foyer à la cité, au monde, à l'univers. Ce qui est vrai de l'espace l'est aussi du temps : le présent est solidaire du passé - la fusée spatiale des premiers outils de silex – comme de l'avenir qu'il façonne, et qui le façonne, à travers la multiplicité des projets, des idées et des idéaux. En ce sens, l'idéalisme n'est qu'un réalisme élargi. La maturité consiste à dépasser l'égocentrisme infantile pour reconnaître les liens qui unissent l'individu à un Tout immense et organisé dont chaque phénomène apparent est la manifestation passagère.

Le constat serait banal et dépourvu de portée pratique s'il ne réveillait chez celui qui y devient sensible le sentiment du mystère, la plus grande force motivante du psychisme humain : la plus stimulante, car elle imprime aux projets individuels un élan moral qui leur confère un supplément d'énergie ; la plus apaisante, car la référence au Tout dédramatise radicalement les échecs individuels. Elle rappelle à l'individu qu'il n'est qu'un maillon d'une chaîne et que rien d'autre ne lui est demandé pour sa propre satisfaction que de faire du mieux possible avec les moyens qu'il a reçus. Dans cette perspective, l'angoisse de la mort elle-même s'atténue; celle-ci n'est plus sentie comme un anéantissement effrayant et injuste mais comme le retour apaisant à un mystère primordial. Ce sentiment qu'a l'être humain d'être relié au Tout, comme le fruit à l'arbre qui le nourrit de sa sève, est le sentiment religieux, racine vivante des multiples religions institutionnelles. C'est lui qui fonde la perception juste de la réalité. C'est lui qui devrait se décanter et se renforcer au cours du processus de maturation personnelle. Si le terme « expérience » signifie étymologiquement « traversée », c'est bien dans le cheminement progressif vers cette réalité essentielle que devrait finalement consister l'expérience apportée par la vie.

L'apprentissage de la réalité n'est pas une affaire intellectuelle. Il repose sur le développement de la lucidité intuitive — le bon sens — et du courage réalisateur, les deux moyens fondamentaux qui permettent de satisfaire aux exigences quotidiennes. Mais l'intuition peut s'égarer, et l'être humain oublier facilement l'aspect essentiel de la vie : il se laisse absorber par les exigences accidentelles dont dépend plus ou moins sa survie, mais il souffre aussi d'un insuffisant contrôle de ses imaginations. Il en résulte une diminution de sa lucidité et de son courage : une perte relative du sentiment de la réalité, et finalement une profonde insatisfaction. Aussi chacun a-t-il besoin de s'appuyer sur des exemples vécus (celui des parents est l'un des plus déterminants) pour réveiller son propre élan vers une satisfaction plus intense.

L'exemple accidentel donné par autrui doit être cependant conforté par une vision plus permanente et plus profonde. C'est pourquoi toutes les cultures et leurs fondateurs se sont proposé de rappeler à l'homme l'aspect essentiel de la vie : les prophètes d'Israël en annonçant au peuple le châtiment qui l'attend s'il oublie Jérusalem et rompt l'alliance avec l'Éternel ; Jésus en proclamant l'avènement du royaume de Dieu ; Confucius en définissant les lois du Ciel qui doivent régler la société humaine ; Bouddha en enseignant le chemin intérieur vers la délivrance.

Le sentiment du sacré n'en reste pas moins difficile à conserver et à transmettre. Toute culture est menacée par l'idolâtrie qui prend l'image pour une réalité, aboutissant à la superstition plate qui laisse échapper le sentiment du sacré ou au fanatisme qui veut le retenir à tout prix et le broie. La décadence des cultures mythiques que connaît notre époque, appelle la formation d'une culture susceptible d'aider les hommes à repenser leur existence, profondément modifiée dans ses modalités par le développement de l'esprit scientifique et de ses applications techniques.

Cette culture devra partir d'une connaissance plus précise des capacités et des besoins de l'être humain ; elle ne pourra pas ignorer les acquis des sciences humaines, en particulier de la jeune science cognitive qui, pour la première fois, essaie de coordonner les recherches de différentes disciplines (neuro-physiologie, psychologie expérimentale, logique, informatique, étude du langage, ...) dans l'espoir de mieux comprendre le fonctionnement de l'esprit humain. Mais elle ne pourra demander aux sciences de répondre à la question qu'elles refusent de se poser, celle du sens de la vie, pourtant capitale pour la motivation de l'être humain. Ce refus de la Science risque de laisser le champ libre aux diverses croyances, qui vont du fanatisme à l'inconsistance. On assiste aujourd'hui, avec le recul du scientisme, à un « retour du religieux » qui apparaît plus comme une réaction affective que comme le prélude d'une nouvelle vision organisatrice. Sans porter de jugement sur la valeur actuelle de ces deux démarches — cognitive et affective –, il est à craindre qu'elles ne s'ignorent mutuellement et n'échouent, l'une dans une analyse des mécanismes biologiques étrangère aux besoins moraux de l'être humain, l'autre dans des divagations qui laisseront la porte ouverte à toutes les aberrations, y compris les plus dangereuses ; en tous cas, dans une scission qui est le contraire même de l'harmonisation que devrait apporter une culture.

Psychologie des motifs et expérience

Il se trouve que la psychologie de la motivation occupe entre ces deux tendances une position intermédiaire, qu'elle partage du reste avec un nombre croissant d'esprits à la recherche d'un nouvel humanisme. Avant d'autres et de manière particulièrement cohérente, elle a proposé une théorie susceptible de satisfaire la raison, son besoin de vérification et de généralisation, mais aussi, comme les anciennes cultures, une vision intérieurement sentie dans la mesure où cette théorie est d'abord la traduction de l'expérience vécue par un homme.

Dans la préface de son livre « Psychologie de la Motivation », Paul Diel rappelle que les nécessités de l'exposé l'ont obligé à présenter sous forme de théorie ce qui est en fait le résultat d'une expérience, et que cette théorie a pour but d'amener le lecteur à faire lui-même l'expérience dont le livre est issu. L'expérience dont parle Diel ne consiste pas dans une sorte d'illumination analogue à celle de Paul sur le chemin de Damas, mais dans une manière plus lucide de percevoir nos réactions intérieures aux événements parfois minimes de la vie quotidienne. Tout homme éprouve constamment ce genre de réactions sans leur prêter attention; pourtant elles sont révélatrices de ce qu'il est, et peuvent lui apprendre beaucoup sur lui-même et sur la nature humaine s'il consent à porter sur elles son regard intérieur. Il va sans dire que, proposée à l'expérience de chacun, la théorie de Diel reste ouverte à une critique objective, à des approfondissements et à des développements que Diel, d'ailleurs, appelait de ses voeux.

De cette expérience introspective, Diel a donné deux exemples vécus. Le premier se situe vers 1910 à Vienne, à l'époque un foyer intellectuel et artistique particulièrement brillant mais dans lequel le désarroi culturel se faisait sentir plus vivement que dans d'autres métropoles européennes. Diel, âgé alors d'une vingtaine d'années y vivait sans famille, sans ressources, partagé comme beaucoup d'adolescents entre de grandes ambitions artistiques et littéraires et l'angoisse d'un échec complet, social et humain. Il était résolu. disait-il, à sortir « coûte que coûte » de ce tourment intérieur. C'est dans cet état d'esprit qu'il marchait un jour dans la rue. En croisant les passants, il éprouvait un sentiment pénible d'hostilité et de gêne ; à leur vue, il pâlissait, rougissait, était dans le plus grand trouble. Coupant court à ses ruminations, il se mit soudain à fixer sur elles son attention. Pourquoi était-il si perturbé par ces étrangers et angoissé de leur opinion ? Ils ne le connaissaient pas ne le reverraient pas et, à l'évidence, ne se souciait pas de lui. Et pourquoi lui-même lançait-il sur eux des regards hostiles ? Son attitude était illogique par rapport à la réalité extérieure, mais elle procédait d'une autre réalité de nature intérieure : celle de ses imaginations. Chacun n'interprétait-il pas sans cesse, de manière juste ou fausse, le monde extérieur à partir du monde intérieur de ses imaginations ? Pourquoi tenait-on alors ces dernières pour négligeables et faisait-on semblant d'ignorer leur présence constante et la force de leur influence ? Il fallait au contraire les observer objectivement au lieu de se laisser mener par elles : s'introspecter

Revenant aux passants qui l'entouraient, il s'interrogeait à présent sur la raison de son hostilité envers eux. Dans le fond, il redoutait leur mépris car celui-ci aurait confirmé son angoisse secrète d'être nul. Au tréfonds de lui-même, il craignait de se découvrir bête, laid, méchant, inférieur à tous, affligé de quelque tare irrémédiable. Il avait peur que les autres ne devinent et ne dévoilent devant tous cette image angoissante qu'il voulait tenir cachée et c'est pourquoi il se montrait envers eux tantôt agressif et tantôt implorant. Mais d'où lui venait cette piètre opinion de lui-même ? Tout se passait comme si deux personnages se disputaient son for intérieur : celui qu'il craignait d'être et celui qu'il voulait être qu'il aurait été normal qu'il soit. Il avait du mal à distinguer ce dernier personnage tant il lui paraissait familier et naturel : intelligent sublime, beau, supérieur à tous; bref le contraire parfait du premier (La psychologue américaine K.Horney devait constater plus tard, elle aussi par introspection, cette même décomposition intérieure du moi en une image « idéalisée » et une image « détestée »). Bien sûr, il n'était objectivement ni si mal, ni si bien ; mais subjectivement, dans le tréfonds de ses imaginations, il était toujours tiraillé entre ces deux fantômes au point de ne plus savoir qui il était.

Par ce retour introspectif sur lui-même, Diel découvrait que tout homme est à son insu la proie de l'imagination de supériorité de la vanité et que celle-ci a pour cause et pour conséquence une angoisse symétrique d'infériorité: la culpabilité. Chacun souffre de cette scission, mais préfère la cacher plutôt que de renoncer à son fantôme vaniteux. Diel commençait à voir que l'imagination déréglée pouvait non seulement se mettre au service d'une « politique de prestige », comme Adler l'a montré, mais que la déformation induite avait un aspect systématique : à partir de la scission initiale entre vanité et culpabilité, les ruminations et les humeurs ne cessaient de tourner en cercle vicieux de manière contradictoire mais finalement cohérente. Dans cet imbroglio intérieur, il y avait une logique ; dans ce désordre, un ordre. Diel tenait le point de départ ce ce qui allait devenir la théorie de la fausse motivation.

Trente ans plus tard, en 1940, à Albi où il venait d'être démobilisé après l'armistice, Diel était entré dans la bibliothèque municipale pour consulter un ouvrage de mythologie. Il avait approfondi depuis de nombreuses années le rôle que joue l'exaltation imaginative dans le développement des troubles psychiques et analysé, en lui-même et chez d'autres, le travail de l'imagination chimérique. Or la Chimère était une figure de la mythologie et Diel voulait savoir quelle représentation en donnait cette dernière. Il lut que la Chimère avait une tête de lion , un corps de chèvre et une queue de serpent. Il avait déjà à l'époque distingué dans le fonctionnement psychique deux types de pulsions : l'une, horizontale, en quelque sorte, visant à conserver la vie ; l'autre, verticale, à en déployer les possibilités évolutives. Il avait rencontré maintes fois l'image du serpent, par exemple dans le récit de la Genèse, comme la représentation de cette pulsion d'élévation exaltée par l'imagination et finalement condamnée à ramper sur le sol. Mais que représentaient le corps de chèvre et la tête de lion ? De la déformation des deux pulsions horizontales — la matérialité qui vise à la conservation de l'individu et la sexualité à celle de l'espèce – la chèvre, ou le bouc, se prêtait habituellement à figurer l'aspect sexuel. Le lion, animal noble par excellence, pouvait-il représenter la déformation de la matérialité : l'appétit de domination ? Cette interprétation était inhabituelle mais cohérente avec de nombreux récits mythiques, comme celui de Samson déchirant la gueule du lion ou d'Héraclès étouffant le lion de Némée. De nombreux chercheurs et psychologues, Jung entre autres, avaient déjà montré que les mythes parlaient de la vie intérieure de l'homme ; Diel découvrait à sa grande surprise qu'ils apportaient bien plus : une description précise du fonctionnement psychique dans ce qu'il a de plus intime et de plus essentiel, une véritable pré-science psychologique. Ils exprimaient sous une forme imagée ce que lui-même avait trouvé et que chaque homme peut retrouver en s'introspectant. Fondement des anciennes cultures, ils avaient de tous temps aidé les hommes à comprendre l'aspect essentiel de la vie psychique : le travail intérieur que l'homme doit réaliser pour échapper à l'angoisse coupable et trouver la joie de vivre.

La psychologie de la motivation peut aider de manière concrète à faire l'expérience de la vie en apportant deux outils importants : une vision générale qui pose clairement le problème du sens de la vie, et une technique qui donne des moyens d'intervention efficaces.

Le succès de Freud n'a-t-il pas été largement lié à la vision du sens de la vie qui, au delà peut-être de son intention primitive, a été déduite de son œuvre ? Sa recherche était centrée sur le désir, et l'étude de ce dernier conduit nécessairement au problème moral (« Doit-on suivre tous ses désirs ? ») et au problème éthico-métaphysique (« Quel est le fondement des valeurs ? »), c'est-à-dire à une vision du sens de la vie.

Diel a approfondi cette étude du désir en recourant non plus à l'observation de ses manifestations extérieures, mais à l'observation intime qui le saisit directement à l'état de sentiment motivant. Non seulement il est arrivé ainsi à une compréhension détaillée de l'ensemble du fonctionnement psychique, mais il s'est trouvé conduit à poser le problème du sens de la vie à travers l'étude des mythes, comme l'avaient fait Freud et Jung, et à travers celle de l'angoisse ; réfléchissant à partir de celle-ci sur la finalité des phénomènes vitaux, il a mis en évidence le fondement bio-génétique des valeurs et montré le lien entre morale véritable et satisfaction vitale.

La méthode introspective apporte un éclairage nouveau sur la psyché humaine : même si les notions évoquées demeurent traditionnelles, elles se trouvent directement référées à leur objet, le sentiment concret vécu par l'observateur, et gagnent ainsi en précision et en profondeur émotive. Cette démarche a une portée peut-être encore plus vaste, de nature épistémologique. Kant, que Diel a longuement étudié, comparait la connaissance à deux troncs, la sensibilité et l'entendement, issus peut-être d'une racine commune insaisissable; il avait concentré sa réflexion sur l'entendement qui traduit en concepts les données intuitives de la sensibilité ; mais il notait également que l'imagination, faculté intermédiaire entre l'entendement et la sensibilité, ouvrait une voie de recherche particulière, tout en ajoutant : « L'imagination est une faculté enfouie dans les profondeurs de l'âme humaine et c'est sans doute avec peine qu'on arrachera à la nature le secret de ses véritables mouvements ». En proposant une introspection méthodique des imaginations, qui est à la fois regard émotif et émotion en voie d'élucidation, Diel a établi une nouvelle possibilité de dialogue entre sentiment et raison. Dans la mesure où toute culture est fondée sur un tel dialogue, ou, comme disent les mythes, le monde organisé résulte de l'union entre la terre-mère et le ciel-père – l'apport de la psychologie de la motivation a une portée culturelle.

Outre sa valeur générale d'orientation, cette vision est comme celle de toutes les philosophies et cultures la source de « contre valorisations » pratiques permettant dans la vie courante d'opposer aux vacillements du jugement et aux impulsions de l'affect le rappel d'évidences oubliées. Le bon sens a toujours su condenser l'expérience séculaire en formules qui rappellent à tout homme ses forces (« Aide-toi, le Ciel t'aidera ») et leurs limites (« Il y a loin de la coupe aux lèvres »). La philosophie antique a su, elle aussi, monnayer sa sagesse en maximes, telle celle d'Epictète face à la crainte de la mort : « Tu as embarqué; tu as navigué ; maintenant débarque ! ». De même la psychologie de la motivation peut rappeler à chacun la nécessité d'un retour sur soi-même par la seule question « Et toi ? ». «Ton voisin manifeste à nouveau un défaut qui t'irrite. Et toi ? En es-tu à ce point exempt qu'il faille t'indigner et lui dire : « Je ne comprends pas ! » Tu comprendrais, si tu regardais en toi-même, comment chacun peut commettre cette faute. Tu pourrais alors accepter la situation ou bien la rectifier avec pondération ». Ce genre de réflexion est utile dans l'immédiat, mais il peut aller plus loin : comme disait Diel, la question « Et toi? » débouche sur la question « Et nous ? », c'est-à-dire généralise une observation particulière en connaissance valable pour tous. Celui qui fait l'expérience introspective, à la faveur d'une analyse ou à partir du simple bon sens, incorpore ainsi une série d'observations et de réflexes qui l'aident à retrouver son équilibre de manière plus ou moins automatique.

L'aide que peut apporter la psychologie ne se limite pas à une vision générale ni à un arsenal de contre-valorisation. Elle consiste aussi dans une analyse précise du mal psychique et dans une technique de rectification. L'être humain, comme tout organisme vivant, cherche naturellement son bien. Sorti de l'animalité, il s'est éveillé à la conscience du Bien et du Mal qu'il peut faire à lui-même et à ses semblables. Mais de ce bien et de ce mal, il n'a qu'une notion imparfaite : il peut se tromper, et préparer ainsi son propre malheur. Il faut donc qu'il devienne plus lucide dans ses prévisions. La psychologie introspective apporte de la genèse du mal intérieur une description précise, montrant comment le jeu avec les pré-satisfactions imaginatives — qui constitue la délibération intime — peut faire oublier les contraintes de la réalité, créer de fausses promesses et dégénérer en tourments. Ce jeu séduisant mais vain peut pervertir aussi bien les désirs matériels et sexuels que le désir spirituel. Il peut inciter à la recherche exclusive de la réussite extérieure et faire du cynisme un principe de vie : il peut à l'inverse conduire à exalter les satisfactions de l'esprit, les condamnant à s'exaspérer ou à s'étioler. Dans tous les cas, le désir exalté se trouve frappé par le doute et tend à susciter symétriquement son contraire : il devient ambivalent, c'est-à-dire qu'il prend les deux valeurs opposées, positive et négative : l'amour exalté se change en haine, la pudibonderie en obsession du sexe, etc... L'accord harmonieux entre désirs matériels et désir spirituel, qui conditionne toute satisfaction durable, ne peut plus être trouvé. Ce jeu de bascule intérieur peut conduire à l'alternance entre déchaînement et prostration ; il peut aussi demeurer caché dans l'intimité du psychisme et réapparaître seulement sous forme de symptômes corporels ou de troubles du caractère et du jugement. Diel a montré que ces renversements ambivalents forment un cadre catégoriel immuable, les « catégories de la fausse motivation », dont la régularité permet de détecter les catégories cachées à partir de celles qui sont manifestes, de prévoir leur apparition et de prévenir l'aggravation de leurs discordances.

La compréhension vécue de ce mécanisme de décomposition n'a pas seulement une valeur thérapeutique, mais aussi une importance pratique considérable dans la mesure où personne n'échappe entièrement à la fausse motivation. Elle permet notamment de calmer les provocations mutuelles, qui détériorent plus ou moins toute relation sociale ou familiale, plus efficacement que la politesse conventionnelle qui les masque sans les dissoudre et souvent les exaspère. A ce seul titre, il serait souhaitable que la connaissance, même succincte, de la psychologie des motifs soit enseignée à tous, afin d'éliminer au moins les formes les plus évidentes de provocation mutuelle.

Conclusion

L'expérience de la vie consiste dans une relative maturation. Ce terme est une image : un fruit est mûr lorsque ses différentes composantes se sont fondues dans une saveur harmonieuse ; de même, la maturité du caractère est le reflet d'une harmonie intérieure.

La maturation du caractère, comme celle du fruit, exige du temps mais aussi des soins : elle est le résultat d'un travail d'harmonisation des désirs. Or ce travail n'est pas simple ; outre la diversité des goûts individuels, la recherche de satisfaction est, on l'a toujours su, exposée à l'erreur. C'est pourquoi les cultures ont de tout temps essayé de jalonner de repères le chemin de la vie en édictant des commandements absolus (« Tu aimeras ton prochain », « tu ne tueras point »,...) ou en insistant sur certaines qualités morales telles que la bonté ou le courage. Malheureusement, dans la mesure où tout acte se qualifie par ses motifs et où les motifs sont susceptibles de s'exalter, tout commandement ou référence à une qualité ne peut avoir qu'une valeur relative. Chacun sent qu'il existe une « juste mesure » au delà de laquelle la bonté se transforme en lâcheté et le courage en cruauté. Toute la difficulté est de trouver cette « juste mesure » intuitive. C'est ce que l'expérience de la vie devrait enseigner et que la pratique introspective, dans la mesure où elle purifie le jugement et le cour des faux motifs et restaure la finesse intuitive, aide à mieux réaliser.

En soulageant la balance intérieure du poids excessif de la fausse motivation, la psychologie introspective permet de juger de manière plus pondérée et de décider de manière plus satisfaisante. Les choix ainsi opérés ne seront jamais parfaits ; ils seront seulement plus authentiques, laissant l'individu devant ses responsabilités : le mettant en accord ici et maintenant avec lui-même, mais le laissant également ouvert à de nouvelles révisions et à de nouveaux progrès.