À la recherche de l'âme
par Cyrille CAHEN

Deux aspects de l’âme

Qu’est-ce que l’âme ? Pour les uns, la question relève d’une théologie périmée, autant vaut disputer sur le sexe des anges ! Pour d’autres, l’âme est l’objet d’un acte de  foi qui soutient que l’âme, quintessence de la personne, lui survivrait éternellement. Que l’on croie, comme le christianisme à la survie de l’âme dans un au-delà, ou, comme l’hindouisme et le bouddhisme, à sa réincarnation dans des organismes terrestres, ou encore, comme le matérialisme, que l’on nie sa réalité, dans tous ces cas, l’âme est conçue comme immatérielle et, si elle existe, son alliance avec   la matière engendre la vie.
Pour la pensée religieuse, l’âme, , se présente sous un double aspect, elle assume, pourrait-on dire, deux fonctions. L’une, métaphysique : venue d’un au-delà pour animer le corps, elle retourne à un au-delà. L’autre, morale : elle agit, non seulement comme énergie mystérieuse qui anime le corps, puis abandonne ce corps devenu cadavre, mais aussi comme une intentionnalité orientée vers le bien, mais susceptible de succomber au mal et dont le bilan, à l’heure de la mort, sera jugé et recevra sa juste rétribution.


L’âme et l’éternité

Que l’être humain, aussi loin que l’on remonte dans le passé, se soit senti habité par ce qu’il appelle une « âme » et, de plus, immortelle, voilà qui invite à prendre au sérieux ce sentiment, ou faut-il l’appeler sensation ? Evidence ? Croyance ? De toute façon, une telle persistance dans l’affirmation d’un fait improuvable mérite qu’on s’y arrête.

Certes, un grand chirurgien du XIXème siècle a déclaré qu’il n’avait jamais trouvé l’âme à la pointe de son scalpel, mais ce n’est peut-être pas là qu’il faut la chercher, ni d’ailleurs dans les textes révélés, mais dans l’intimement vécu de la conscience humaine.

Ayant ainsi réduit le champ d’investigation à l’immédiatement expérimentable, que peut-on dire de l’immortalité de l’âme ?
L’être humain n’a d’autre expérience que celle qui se déroule dans l’espace et le temps. S’agissant du temps, il ne connaît qu’un temps fini. Rien n’existe, dans notre expérience qui n’ait un commencement et une fin. Nous n’avons d’expérience que de la finitude, et en particulier de notre propre finitude : naissance et mort. Et pourtant, notre vie, si remplie qu’elle soit par les occupations quotidiennes, est habitée, en sous-jacence, par le questionnement métaphysique dont la formulation la plus simple et la plus frappante est peut-être celle de Leibniz : « Pourquoi existe-t-il quelque chose plutôt que rien ? » La question n’attend pas de réponse, ce n’est pas une question, c’est l’expression de l’étonnement métaphysique, ou, peut-on dire, existentiel. Très présent chez l’enfant, il persiste chez l’adulte, le plus  souvent à l’état mi-conscient. Cet étonnement, cet émerveillement, sont à l’origine de la création artistique qui est l’expression concrète, visible, lisible et audible de l’émotion face au spectacle du monde. En ce sens, l’art assume, certes, la fonction de nous divertir, mais avant tout celle de nous initier à la vision poétique, celle qui ne va pas de soi, celle qui nous révèle l’existence comme un don gratuit, étonnant, « sans pourquoi ».
A la question de Leibniz qui n’est pas une question intellectuelle, Paul Diel donne une réponse  simple, et qui n’est pas une réponse intellectuelle, mais émotive : mystère. Toute question sur le pourquoi, l’origine ou les fins dernières du monde spatio-temporel aboutit à la réponse : mystère impénétrable à la raison humaine. La conception la plus commune de l’éternité est celle d’une prolongation infinie du  temps tel que nous l’expérimentons. Que pouvons-nous attendre de cette éternité-là sinon la  perpétuation d’un ennui sans limite ?
Il y a une autre manière d’appréhender l’éternité, celle, par exemple, de Spinoza lorsqu’il écrit dans l’Ethique : « Nous sentons et nous éprouvons que nous sommes éternels »   . C’est le témoignage d’un homme qui, au nom de tous, fait l’expérience de son appartenance au mystère qui n’a ni commencement ni fin, qui est hors du temps. Ce n’est pas ici l’éternité quantitative d’un temps réel infiniment prolongé, mais l’éternité qualitative où le temps s’abolit. Temps suspendu de la contemplation, temps suspendu de la méditation, de la création et, pour certains, de la prière. Mais si ces expériences privilégiées, souvent attestées, sont comme des pauses dans le flux temporel, c’est que ce « hors temps »  est perçu confusément, par toute conscience humaine comme sous-jacent au temps de l’expérience courante. Cette perception mi-consciente d’une « éternité » qui double le temps au lieu de le continuer dans l’infini, c’est le sentiment du mystère, c’est la source du symbole « immortalité », c’est de quoi se nourrit l’âme, c’est l’essence même de l’âme en tant que donneuse de sens. Car il n’y a sens que là où la finitude est assumée en tant que domaine du connaissable adossé à de l’inconnaissable. En dehors de cette unité-dualité de la vision, c’est un au-delà doué d’intentionnalité qui semble être le gardien du sens, à moins que l’existence, réduite à n’être qu’un enchaînement indéfini de causes et d’effets n’apparaisse comme le royaume du non-sens.

Dans la perspective ici esquissée, l’immortalité de l’âme, comme son éternité, apparaît comme l’expression symbolique du sentiment du mystère.
 Selon la formulation de Paul Diel : « nous ne naissons pas du néant et ne rentrons pas dans le néant, nous naissons du mystère et rentrons dans le mystère », mais il ne s’agit pas ici d’un au-delà mystérieux et qui se dévoilerait après la mort, mais d’un mystère tout court, absolument inconnaissable.

 

L’âme sous l'aspect moral

Après avoir tenté d’éclairer la signification de l’âme immortelle, que pouvons-nous dire de l’âme sous son aspect moral, c’est-à-dire de notre capacité de  discernement du bien et du mal ? Afin d’éviter d’infinies discussions et controverses sur ce sujet vieux comme l’humanité, le plus court est de revenir à ce qui a été dit de l’âme : mystère originel de notre présence au monde dont le reflet dans la psyché humaine est source d’émotion.

La souffrance, à laquelle n’échappe aucune existence, est génératrice d’un espoir dans l’advenir d’un monde meilleur. Cet espoir a souvent tendance à s’investir dans l’évocation d’un au-delà réparateur ou d’un paradis sur terre inscrit dans un inéluctable devenir historique, ou encore du miracle technologique d’une vie terrestre indéfiniment prolongée. L’espoir dans le futur se nourrit alors d’un désespoir sur le présent. L’espoir en l’au-delà peut apporter des consolations, l’intelligence peut transformer nos conditions matérielles, mais la  croyance comme l’intelligence sont impuissantes à tarir la source existentielle du désespoir, de l’accusation de la vie comme souffrance et comme finitude. C’est ici que l’âme fait connaître son pouvoir guérisseur. Les yeux de l’âme, si l’on peut ainsi s’exprimer, ne voient pas le monde comme une collection hasardeuse d’objets et d’événements, mais comme un miracle issu du mystère. En tant qu’elle regarde, ou plutôt qu’elle contemple le monde, l’âme est mue, émue par l’amour de la vie, plus encore : c’est elle qui donne vie au monde qui l’entoure.
« Ama et fac quod vis » écrivait Saint Augustin, « Aime et fais ce que tu veux ». De quel amour s’agit-il ? Un amour universel étendu à l’humanité entière ? Programme trop ambitieux, eu égard à la faiblesse humaine. L’amour, l’amitié entre deux êtres peuvent être définis comme lien d’âmes. Ce sont des élargissements du moi vers l’autre, distincts de l’amour universel mais différant aussi d’un amour exclusif, c’est-à-dire excluant tout ce qui n’entre pas dans son champ et qui serait une source de fanatisme plutôt que le fondement d’une morale. La phrase d’Augustin atteint à l’universel si on l’interprète comme une invite à aimer la vie dans sa totalité, dans sa réalité, dans son mystère. L’amour de la vie est source de toute créativité, de tout amour des êtres, de tout courage face à l’adversité. Il ne peut générer que le bien, c’est-à-dire du bonheur, pour celui qui éprouve cet amour comme pour ceux qui le reçoivent. De là le « fais ce que tu veux », car l’amour de la vie ne peut pas errer. Là est l’origine de l’âme en tant que morale, l’âme arbitre du bien et du mal, l’âme agissant pour le bien.

Vue sous ses deux aspects, métaphysique (l’immortalité) et éthique (le bien et le mal), l’âme apparaît comme une amplification de la psyché qui ne peut récuser les deux interrogations fondamentales : d’où venons-nous, où allons-nous ? et : comment dois-je conduire ma vie ?

Mais l’âme ne parle d’une voix égale ni chez tous, ni en chacun. On peut calmer son questionnement angoissé en lui proposant des solutions préfabriquées : une Providence qui veille sur moi, un au-delà bien réel qui m’attend. Un tel réalisme que l’on peut oser dire naïf est en vérité la version populaire d’une symbolique mythique profonde qui, bien souvent, continue à exercer son pouvoir suggestif, même chez les partisans les plus irréductibles de l’interprétation littérale.


Mais l’âme, si elle s’émerveille du seul fait d’être au monde connaît aussi l’angoisse face à la finitude, le découragement devant les difficultés et les injustices et parfois le désespoir lorsque les obstacles à la satisfaction paraissent insurmontables. Ainsi peut-on dire, non pas, comme Schopenhauer que la vie oscille entre souffrance et ennui, mais plutôt, en suivant Diel, qu’elle oscille entre angoisse et joie

 

Conclusion

Pour conclure, interrogeons-nous sur ce terme « insurmontable ». L’histoire entière de l’humanité est faite d’obstacles apparemment insurmontables et finalement surmontés. Toute la culture, de la découverte du feu à la fission de l’atome, de l’invention de l’écriture à celle de la philosophie témoigne, certes, de l’ingéniosité de l’intellect et de la force de l’esprit, mais aussi, et tout autant de la force de l’âme qui est foi, amour, espoir, confiance en ce mystère que les humains, depuis toujours, ont peuplé de créatures surnaturelles. L’âme ne veut que le bien, le bonheur pour le plus grand nombre. Si ses créations, ou plutôt les créations qu’elle anime sont détournées vers le mercantilisme ou vers la destruction, c’est l’autre face de l’humain, sa face perverse qui est en cause, ou simplement son penchant à la facilité et à la passivité. Et pourtant, l’humanité n’aurait pas évolué, peut-être pas survécu si les âmes individuelles n’avaient été soutenues par l’exemple créatif, réformateur ou héroïque de quelques âmes d’exception.

Cyrille CAHEN