Questions de points de vues
Lire et rebondir

Nous inaugurons cette nouvelle rubrique qui se propose de répondre à vos questions. Bienvenue donc aux internautes curieux de tester nos réponses sur le mail suivant…


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À la suite de notre dernière rencontre sur le fanatisme.



Question de Claude Fleuret : Comment la notion de fraternité est-elle traitée par Diel ?


Nous proposons trois réponses :

Maridjo Graner : Diel montre comment l’amour de l’autre, imposé comme un absolu et qui consiste à « aimer l’autre plus que soi-même », est un sacrifice de soi-même qui ne peut conduire à des sentiments fraternels. Il va à l’encontre du véritable amour de l’autre, ou encore selon les expressions de Diel, à l’encontre de « l’altruisme conséquent » qui consiste à inclure l’autre dans son calcul de satisfaction et est en lien avec « l’égoïsme conséquent », c’est-à-dire l’amour de son moi essentiel.

Sevim Riedinger : La fraternité est le respect de nos différences, le rappel de nos origines sacrées, du mystère indéfinissables, au-delà des dogmes.

Cyrille Cahen : Bergson, dans Les deux sources de la morale et de la religion, montre que la peur des autres s’exprime par des sociétés closes et des tribus qui se barricadent contre les autres.



Question de Georges Graner : pourquoi les polythéismes grecs et romains semblent-ils moins fanatiques que les trois monothéisme ?


Isabelle Canouï :
les polythéismes semblent avoir une prescience du symbolisme et les dieux multiples de ces mythologies sont déjà en grande partie compris comme des symboles. L’Iliade et l’Odyssée sont des exemples très parlants. Qui croirait que l’Olympe est habité par autant de divinités qui, de toute évidence, symbolisent les qualités et les défauts de l’être humain ?



Question d’Isabelle Canouï : Le fanatisme semble avoir sa source dans des croyances religieuses. Comment peut-on comprendre le fanatisme stalinien ?

Hélène Menegaldo : L’idéologie communiste a fonctionné comme une religion : Lénine, Staline ont été divinisés comme des pères parfaits, idéaux ; il s’est développé tout un culte de ces êtres qui allaient faire advenir un monde et un Homme idéal.

Staline, l’ancien séminariste de Tiflis, a eu le génie de faire coïncider la tradition révolutionnaire russe du 19e siècle avec la foi religieuse du peuple russe. La « doctrine nouvelle est la véritable mission apostolique de notre temps », affirmait la terroriste Véra Figner. « Le révolutionnaire est un homme sacrifié, il n’a ni famille, ni patrie », lit-on dans le Catéchisme du révolutionnaire écrit en 1868 par Bakounine, le père de l’anarchisme et Netchaïev, jeune nihiliste qui fut le prototype et le maître spirituel de Lénine. Le meurtre accompli par Netchaïev inspira Dostoïevski pour Les Démons, où sont décrits avec précision tous les mécanismes qui mènent à la déshumanisation, au fanatisme, pour le bien de l’humanité : « Pour rendre heureuse la plus petite partie de l’humanité, je suis prêt à détruire tout le reste par le feu et par l’épée », déclarait un autre révolutionnaire. Ces hommes nouveaux, nés de la révolution, qui sont des « purs », des ascètes qui aspirent au sacrifice de leur vie et renoncent aux biens de ce monde en échange d’un pouvoir absolu sur la vie d’autrui : Lénine, le prophète et père fondateur, Dzerjinski le tchékiste, « l’épée de la révolution », sont les saints de la nouvelle religion créée par Staline qui remplace le culte rendu à Saint Alexandre Nevski par celui de Lénine, momifié pour l’éternité, et instaure des « lieux saints » pour des pèlerinages « sur les traces de Lénine ». Les icônes sont remplacées par les images glorifiant les « pères fondateurs », l’idéologie est enseignée dès le plus jeune âge dans les écoles et diffusée par les divers canaux de la propagande, tout écart est sanctionné par des châtiments allant de l’emprisonnement à la déportation au Goulag ou à a peine de mort. La fermeture du pays au monde extérieur permet d’entretenir la croyance en la supériorité de la société nouvelle par rapport au reste du monde voué à disparaître (l’ « Occident pourri » : « seule la mort finale du vieux monde peut nous libérer à tout jamais du retour des chacals », Le Glaive rouge, 18 août 1919) et de figer la doctrine en un ensemble de rites.

Dans le N°10, 1990, de la Revue de psychologie de la motivation, p. 76-96, on peut lire Les Labyrinthes de « L’avenir radieux », sur la psychologie du communisme russe, de Norbert Wach.